Tel le fennec traquant le poisson de
sables, je suis perpétuellement à l'affut de nouvelles écologiques (1). Ainsi,
je suis tombé sur un billet
soulignant l'action de DELL (constructeur de matériel informatique)
qui intègre désormais du bambou dans le packaging de certains de ses
ordinateurs. Si cet article rappelait que les plants utilisés dans ce contexte
respectent certains critères garantissant le caractère "vert" de l'opération,
celui-ci m'a également remémoré une question que je m'étais posé il y a
quelques temps, mais sur laquelle je ne m'étais pas encore pleinement penché :
est-ce que le bambou est réellement écologique ou nous fait-on, une
nouvelle fois, prendre des vessies pour des lanternes ?
Sorte de roseau dont il existe près de 1300 espèces, aux tailles, gabarits et
propriétés différentes, le bambou est un matériau remarquable. Sa culture est
relativement simple, du fait de sa croissance rapide et de sa résistance
naturelle, et ne nécessite normalement pas d'usage de produits phytosanitaires
(engrais ou pesticides). La plante a un impact très positif sur son écosystème
traditionnel, limitant l'érosion, restaurant les sols appauvris, apportant
ombre, fraicheur et humidité. Elle peut toutefois se montrer largement invasive
si elle est implantée dans des zones inadéquates.
Solide, léger, facile à travailler et même comestible, le bambou a de très
nombreuses utilisations. Des objets les plus simples (tuteurs, cannes à pêche),
aux parquets, papiers et vêtements, jusqu'aux échafaudages, ponts et maisons,
on le retrouve sous forme classique (roseau) ou fibreuse dans une multitude
d'applications. Si sa culture est peu gourmande en produits chimiques, les
traitements apportés lors des phases de transformation peuvent l'être largement
(processus de blanchiment, d'extraction de viscose, teintures etc.).
La polyvalence du bambou, associée à l'aura verte dont il dispose, lui
confère un statut de "star des matériaux" que certains mauvais poètes
parviennent malheureusement à faire rimer avec "surexploitation",
"déforestation" et "pollution".
Certaines races animales, parmi les plus menacées, dépendent directement de la
plante. C'est le cas, par exemple, de certaines espèces de pandas et d'ours en
Asie, de gorilles d'Afrique, de tapirs et d'oiseaux en Amazonie, de lémuriens
et tortues à Madagascar.
S'il vous semble évident qu'il est aberrant de dépouiller nos voisins à quatre
pattes pour faire des badines, des t-shirts et du papier, l'évidence ne saute
pas aux yeux de tout le monde. La poule aux œufs d'or vert attirera
systématiquement les plus vils renards, qui, ici au Laos ou là au Brésil, au
mépris de tout bon sens, payeront 10$ à un gamin de 15 ans pour tailler en
pièce la forêt de ses ancêtres afin d’y planter une espèce de roseau expansive,
supplantant en deux saisons toute forme de culture locale.
Aussi, avant de se ruer sur un produit "made of bamboo", le consommateur averti
aurait intérêt à vérifier si la matière première provient d'une exploitation
raisonnée, maitrisée et contrôlée, ou si le roseau a été tranché par des
"gougnafiers" au sein d'une bambouseraie séculaire.
S'impose, alors, une nouvelle question : a-t-on, réellement, la
possibilité contrôler l'origine du produit ?
A mon avis, c'est actuellement bien difficile. La seule solution semble de
retenir les rares objets qui arborent des labels garantissant une conception
biologique et le respect de critères sociaux dans la chaine de production (Max
Halevaar, Oeko-Tex Standard, Eco Label…)
Finalement, l'opinion que je me suis forgée est mitigée : le bambou est
une plante formidable à la merci de la bêtise humaine. Cultivée avec
intelligence, elle ferait des miracles, exploitée pour l'appât du gain, elle
sera à l'origine d'une catastrophe écologique de plus.
(1) Doux Jésus, qu'est-ce donc que cette introduction digne d'un roman de
la collection Arlequin ?